Je n'ai, pour ma part, pas les mêmes réserves quant au rôle de la loi sur l'histoire. Ca ne me pose pas de problème philosophique que l'Assemblée Nationale, représentant le peuple français, prenne une position politique et affirme une grille de lecture de l'histoire, une vision, si celle ci est largement partagée.

Mais là n'est pas le débat. Il ne s'agit pas de se demander si le peuple arménien a été ou non victime d'un génocide, puisque cela a déjà été tranché par une loi, dont je n'ai pas entendu grand monde, à l'occasion de ce débat et encore moins avant, demander son abrogation. Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls, les assyro chaldéens ayant subi le même sort à la même époque. Mon amie Aude m'en voudrait de passer cet évènement historique tout aussi grave sous silence.

Bref, il ne s'agit donc pas de trancher si ce génocide a eu lieu ou non, mais bien de la pénalisation du négationnisme, et c'est là un tout autre enjeu. Un peu à court d'arguments, ou peu sûrs de leur capacité à convaincre, certains dramatisent les enjeux, et crient à la pénalisation de la pensée. D'autres pleurent sur la fin de la République. Rien que ça. A les entendre, les juges auront accès, demain, à nos pensées les plus profondes, et on pourra se retrouver en prison pour des propos maladroits tenus lors d'une soirée avec des amis.

Il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit pas d'interdire la pensée, d'empêcher quiconque de tenir des propos douteux, ni même d'empêcher la recherche et le travail des historiens sur le sujet.

Il s'agit non pas en soit d'interdire la négation du génocide arménien, mais bien la récupération politique de ces théories. Lorsque Jean-Marie Le Pen est condamné pour ses propos sur le "détail", il ne l'est pas parce qu'il pense au fond de lui que les chambres à gaz n'ont pas existé (le pense-t-il d’ailleurs vraiment ?). Il est condamné pour l'utilisation politique et médiatique qu'il fait des théories négationnistes, dont on mesure bien ce que ces utilisations peuvent avoir de dangereux et ce que cela peut impliquer.

Il en va de même pour le génocide arménien. L’idée de cette loi condamnant le génocide n'est pas intervenue comme ça, pour le plaisir, pour flatter une communauté, pour empêcher des chercheurs de chercher ou des citoyens de penser par eux-mêmes. Cette proposition de loi a été écrite, en 2006, parce que des incidents de la plus grande gravité se multipliaient. Il s’agissait notamment d'incidents au cours desquels des arméniens et des militants humanistes étaient agressés, à l'occasion de cérémonies, et des mémoriaux profanés, par des groupes utilisant la négation du génocide arménien pour attiser la haine entre des communautés, désigner un ennemi et organiser une confrontation violente pour opprimer et terroriser l'autre camp.

Il ne s'agit pas de tout interdire, d'interdire de penser ou d'avoir certaines visions de l'Histoire. Mais quand des groupes communautaires ou politiques se servent de théories historiques pour organiser des manifestations violentes, attaquer d'autres communautés, menacer l'ordre public et mettre à mal le pacte républicain et le vivre ensemble, oui, sans aucun doute, la République doit intervenir, et la loi doit interdire cette récupération. Car ce négationnisme là, ce n'est pas une opinion d'historien, c'est la manipulation de l'histoire à des fins de propagande raciste ou xénophobe.

Ci joint une lettre ouverte, que j'ai écrite au nom du MJS Gironde en 2006, demandant au députés socialistes de Gironde de soutenir la proposition de loi sur la pénalisation de la négation du génocide arménien.

Photo : mémorial du génocide arménien, Aix en Provence, par Degust.