Un homme est mort… il y a 60 ans.
C’était le 17 avril 1950. Brest, en pleine reconstruction, était paralysée par un mouvement de grève des dockers et des salariés du bâtiment. La ville s’est figée ; les chantiers se sont arrêtés ; le bruit des travaux a laissé la place aux clameurs des manifestations des travailleurs.
Les conditions de travail sont dures, très dures, et les salaires dérisoires. Dans cette ville qui se reconstruit, les luttes sociales prennent forme, se durcissent, se cristallisent autour des simples revendications d’un salaire décent, et de meilleures conditions de travail. Face à cette mobilisation, le gouvernement et le patronat font front commun, et la répression se met en place.
Des communistes sont arrêtés, y compris des députés, des femmes et des enfants sont matraquées au court d’un rassemblement, la préfecture ordonne à la mairie d’antidater un arrêté interdisant les manifestations…
C’est dans ce contexte très tendu qu’est arrivé le drame. Le 17 avril, le cortège longe l’hôpital et remonte la rue Kérabécam, quand il se retrouve face aux CRS et aux gendarmes mobiles. Les grenades lacrymogènes fusent, puis les forces de l’ordre mettent en joue les manifestants, et tirent.
Edouard Mazé, jeune gréviste de 26 ans, est tué d’une balle en pleine tête. Pierre Cauzien y perd sa jambe. Trente autres manifestants sont blessés. Les forces de l’ordre ont tiré, et le sang des ouvriers a coulé.
60 ans après, on ne sait toujours pas exactement ce qu’il s’est passé, et les témoignages divergent. Il semble qu’il n’y ait pas eu de sommations, et que la manifestation ne menaçait pas directement les gendarmes mobiles. Les gradés ont, eux, toujours affirmé que l’ordre avait été donné de tirer en l’air, et qu’il a été donné en situation de légitime défense.
Après six décennies de silence, les archives sont enfin publiques depuis samedi, et librement consultables. Cela va permettre d’en savoir un peu plus sur ce qu’il s’est réellement passé ce jour là…
Mais il y aura toujours un flou. Une chose est sûre : si l’Etat n’a jamais reconnu sa responsabilité, c’est la dernière fois, en France, que les forces de l’ordre ont tiré sur des grévistes. Drame d’une époque, pas si lointaine, où les intérêts du gouvernement et les intérêts du patronat étaient intimement mêlés ; où certains responsables économiques et politiques, y compris au plus haut niveau, avaient un intérêt clair à ce que la situation soit le plus tendue possible, pour écraser et réprimer le mouvement social. Tout cela aura coûté la vie à un homme, et bouleversé celle de beaucoup d’autres.
Cet épisode reste un évènement marquant de l’histoire et de l’identité collective de Brest. C’est aussi sans aucun doute un évènement majeur de l’histoire des luttes sociales en France.
Héritiers de cette histoire, maillon de ce combat sans fin qu’est la lutte des salariés pour leurs conditions de travail et la lutte des classes, nous étions rassemblés samedi dernier pour rendre hommage à Edouard Mazé. Et pour affirmer notre volonté farouche de poursuivre ce combat.
Pour en apprendre plus sur ce drame et l'histoire des luttes sociales de cette époque, unne BD incontournable : "Un homme est mort", de Kris et Etienne Davodeau, passionant documentaire retraçant le déroulé des évènements. Un livre passionant que tout militant de gauche devrait avoir dans sa bibliothèque !
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Petit rectificatif, si tu le permets : ce ne fut, hélas, pas la dernière fois que les force de l'ordre réprimèrent dans le sang la lutte sociale. En mai 1967, à Pointe-à-Pitre, le patronat romps toute négociation salariale avec un mot d'ordre : "quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail." Ces déclarations brutales sont immédiatement suivies de manifestations monstres. Dès le premier jour de ses manifestations, les gendarmes mobiles tirent sur la foule. Bilan officiel : 7 morts. Les jours qui suivent voient les manifestations s'intensifier, ainsi que la répression, les arrestations, les gardes à vue et les interrogatoires. On évoque une centaine de "disparitions", les archives de la police étant secret défense jusqu'en 2017 et les archives hospitalières ayant étrangement disparues.
La République est Une et Indivisible. Mais on peut s'arranger.
Je connais ce triste épisode de l'histoire de Brest grâce à la magnifique BD que tu mentionnes. Elle a l'avantage aussi de présenter de façon émouvante l'histoire de la reconstruction rapide de Brest, et une petite partie de l'histoire du cinéma documentaire et militant (film de René Vautier). Vraiment géniale.