La décroissance, dangereuse illusion...
Par Etienne le jeudi 3 décembre 2009, 14:06 - Militantisme - Lien permanent
Depuis de nombreuses années, un certain nombre de mouvements et organisations prône la décroissance. Partant de l'idée que notre modèle de développement n'est pas viable, à long terme, pour notre planète et pour l'humanité, ils prônent donc une réduction maîtrisée de la production et de la consommation.
Nos amis doivent être ravis : nous vivons, en ce moment même, une période de décroissance. Sous les effets de la crise, la production mondiale s'effondre. Nos amis décroissants ont de quoi se réjouir, même si, en contrepartie, le chômage augmente... En réalité, on le voit bien, cette idée de la décroissance est une impasse idéologique.
Impasse idéologique tout d'abord parce que, dans les faits, elle est inapplicable. Pour sauver la planète grâce à la décroissance, il faudrait réduire suffisamment la production mondiale pour que celle ci n'ai plus d'impact. On voit d'ici le travail, quand on sait que le modèle de développement américain est 8 fois supérieur à ce que peut supporter notre Terre (4 fois supérieur en Europe). Il faudrait donc, à moyen terme, disons d'ici à 2030, diviser par 4 la production française. Cela nous impose d'avoir une décroissance annuelle de l'ordre de 2% par an. Autrement dit, réduire notre production, et notre consommation, de 2% chaque année.
Je ne m'étendrai pas sur les effets économiques, chacun voit, avec la crise, quelle est la situation sociale et où en est le chômage quand la croissance baisse de 0,5 %. Par ailleurs, comment arriver à une baisse de la croissance ? Pense-t-on sérieusement que, si on leur demande, l'ensemble des citoyens de ce pays va accepter de réduire ses dépenses de 2 % chaque mois, surtout compte tenue des difficultés économiques et sociales actuelles ? Puisque les consommateurs ne le feront pas d'eux même, faut-il baisser les salaires ? Réduire le crédit ? Imposer des quotas de production aux entreprises ?
Je peux me tromper, mais je ne vois pour ma part aucun dispositif qui permettrait de rendre effectif la décroissance dans une démocratie laissant les individus libres. Penser que la théorie de la décroissance est applicable, c'est, à mon sens, soit espérer qu'un régime autoritaire contraigne l'ensemble des acteurs, soit s'imaginer être au pays de oui-oui et penser que tout le monde va subitement prendre conscience de l'enjeu et réduire de soi-même sa consommation, et ce pendant 40 ans !
Par ailleurs même avec un taux de croissance négatif, rien ne garantie que les écarts de salaires ne continueraient pas à se creuser, que les droits sociaux seraient mieux garanti, que l'on gaspillerai moins la ressource, que notre production polluerai moins...
Cela est d'autant plus impossible à l'échelle mondiale, puisque la population augmente. Comme nous sommes de plus en plus nombreux, il faut bien trouver un travail à chacun, et surtout subvenir aux besoins essentiels de l'ensemble de la population.
Alors on peut effectivement débattre du changement de notre modèle de développement, de bouleversement des valeurs. Chercher comment réduire notre empreinte écologique, par exemple. Mais construire des éoliennes, par exemple, provoque de la croissance, tout comme faire de la recherche pour inventer des moyens de limiter les déplacements, ou réduire les besoins de matière première.
En réalité, les tenants de la décroissance tombent exactement dans le même panneau que les ayatollahs de la croissance économique. Le problème est tout simplement mal posé. D'une part parce que, contrairement à ce que l'école de la décroissance laisserait penser, la production économique, ce n'est pas seulement al consommation de matières première. Un artiste qui écrit ses chansons et fait payer ses spectacles provoque de la croissance. Un chercheur qui trouve le moyen de ses passer de pétrole pour faire des sacs réutilisable provoque de la croissance. Trier nos déchets et les valoriser en recyclage provoque de la croissance. Tout simplement parce que la production est la somme des valeurs ajoutées, et pas la somme des matières premières consommées. On peut donc très bien avoir une forte croissance basée sur l'intelligence, la recherche et sur les services. Ce qui compte, c'est surtout la capacité des hommes à trouver de nouvelles solutions, des alternative, et à se passer de ce qui est en quantité limitée. La question n'est pas est-ce qu'il y a de la croissance ou pas, mais plutôt : est-ce que notre mode de développement préserve notre planète pour l'avenir ? Est-ce que nos actions sauvegardent notre environnement ? Est-ce que notre façon de produire et de consommer permet à chacun d'accéder au bien être, de vivre dans de bonnes conditions et de satisfaire ses besoins essentiels ? Là est le véritable enjeux, et pas dans la recherche frénétique d'un taux de croissance, ou de décroissance, déterminé. Les militants de la décroissance tombent donc dans le même piège que les tenants de la croissance à tout prix. Ils prennent de part et d'autre, un simple indicateur pour l'alpha et l'oméga d'une politique de développement. Cela fait, certes, une belle utopie. Mais cela n'a aucun impact concret, et ne nous permettra en rien de changer notre modèle de société.




Commentaires
Bon
je passe sur la provocation du début puisque tu m’as dit que c’en était une, même si à mon avis quand on provoque on ne conclut pas par « En réalité, on le voit bien, cette idée de la décroissance est une impasse idéologique. ».
Je précise pour commencer que je ne suis pas une adepte de la décroissance. Je n’ai pas les connaissances scientifiques et économiques suffisantes pour trancher cette question. Cependant, je trouve que les adeptes de la croissance posent des questions intéressantes (la frugalité, la finitude des ressources) qui pourraient nous permettre, à condition de ne pas les caricaturer (être plus sobre ne signifie pas renoncer à tout confort), d’avancer en faisant moins de dégâts….
Bref…
1er argument : « on ne peut pas décroître suffisamment pour sauver la planète ». J’ai l’impression de lire un trotskyste : la Révolution ou rien… ce n’est pas parce qu’on ne peut pas tout changer qu’on ne doit rien faire. Je n’ai pas lu de présentation de la décroissance comme une solution miracle ou une fin en soi… Par contre, si on peut polluer un peu moins d’eau, si on peut préserver quelques forêts, si on peut émettre un peu moins de gaz, ce sera toujours bon à prendre pour nos enfants et petits-enfants.
2ème argument : « on peut pas demander aux pauvres de réduire leur consommation »… bon, déjà on pet réduire le gâteau sans réduire chacune des parts, en réduisant seulement certaines parts et en même en augmentant les autres. C’est un choix politique. Moins de croissance avec un gouvernement UMP, c’est moins d’argent pour les pauvres, mais on ne peut pas réfléchir à un problème mondial et de long terme en se limitant à ça. Le PIB en France est d’environ 25000 € par personnes et par an. Il me semble qu’on peut vivre tous très correctement sans l’accroître, si seulement on le répartit mieux… Les solutions plus justes et égalitaires se contentent rarement d’une politique isolée sans prise en compte de tout le système qui interagit avec le facteur à changer.
3ème argument : « et puis d’abord on est en démocratie on consomme ce qu’on veut ». Certes. Mais on consomme surtout ce qui est dans les rayons des magasins, ce qui est dans les pubs à la télé et ce qui est considéré comme « pas cher ». Donc si on applique un tarif extérieur commun à l’entrée de l’Europe, on peut limiter l’empreinte carbone des produits consommés en Europe (et les transports, qui font partie de la croissance…), puisqu’il y aura une incitation à produire plus près des consommateurs. De plus si ce tarif extérieur est pédagogique on peut le moduler en fonction des normes sociales et environnementales en vigueur dans le pays producteur. On peut aussi appliquer des taxes aux appareils électroménagers ou inventer un système qui dissuade d’acheter un nouvel appareil tant que le précédent est réparable (en plus ça fait des emplois non délocalisables). On peut arrêter les conneries de prime à la casse et développer là aussi la réparation. On peut aider les industriels européens à produire des produits qui ont une durée de vie plus longue. Et ça va jusqu’aux chaussures (combien reste-i-il de cordonniers ?), aux meubles…. Tout ça ne fait pas perdre en confort aux consommateurs et me paraît gérable économiquement, voire même mieux du point de vue du chômage.
Je passe sur les « rien ne garantit que » qui me semblent étonnants de la part d’un militant.
J’ajouterai qu’un artiste qui fait des concerts n’est pas neutre sur le plan environnemental.
Je ne suis pas pour qu’on s’éclaire à la bougie et qu’on interdise les concerts. Mais je suis pour qu’on considère avec sérieux les questions que posent les personnes favorables à la décroissance sur nos modes de consommation et sur nos besoins réels. La décroissance n’est pas une solution miracle, mais la croissance non plus, de même que la mondialisation. Cependant, pour que toute la partie de l’humanité accède aux choses les plus élémentaires : manger à leur faim et avec les apports nutritionnels nécessaires, avoir de l’énergie pour les appareils médicaux etc… il faudra nécessairement que nous, qui mangeons plus que nécessaire et qui consommons au-delà de nos besoins réels, nous restreignons… Et quand je parle de restriction, je ne parle pas de baisse de confort, mais juste d’élimination du superflu : le carton autour des yaourts, la télé neuve alors que l’ancienne marche (sauf si l’ancienne est utilisée par d’autres…), les dizaines de paires de chaussures de mauvaise qualité entassées, les vêtements achetés et jamais portés, … Déjà, ce serait faire un grand pas.
Et je pense que taper sur la décroissance comme tu le fais dans cet article ne va pas dans le sens d’une humanité plus consciente de ses responsabilités. Il me semble que ce serait plus intéressant d’œuvrer pour que la consommation ne soit pas vue, très largement, y compris au MJS, comme un élément central de l’épanouissement des humains… L’émancipation passe aussi par là.
(j'ajoute que le truc piour les commentaires me déplaît fortement, les caractères sont minuscules et gris clairs ;p)
Je suis d'accord avec Amélie, on ne peut pas caricaturer le décroissance en jetant tout en bloc sous prétexte que tu es malencontreusement tombé sur une affiche d'anar avec le terme décroissance écrit dessus ... certains dans notre parti en parlent aussi ... en plus développé, d'ailleurs !
Nous vivons dans une vision auto-centrée du monde où nous n'acceptons plus collectivement les limites, pour autant elles existent bien ... notre planète qui a ses limites.
En 1945, Paul Valéry écrivait déjà : « Le temps du monde fini commence. »
En lisant ta note, on a l'impression que les multimilliardaires qui s'achètent des yacht et roulent en Ferrari ont raison de le faire ... ce serait la liberté de chacun. Et bien non, je ne le crois pas. L’hyper-consommation dans laquelle nous sommes tombés est dangereuse collectivement (et je ne parle même pas de l'aspect social). Et vu de certains pays d'Afrique, notre situation collective européenne est bien comparable à celle de ces milliardaires isolés
Oui, certains devront décroître (à commencer par les milliardaires, mais sûrement nous aussi dans le lot), oui d'autres devront croître (personne n'imagine demander de décroître aux plusieurs milliards d'humains vivant avec moins de 2$/jour), mais il y a bien une règle d'équilibre à respecter pour que cela fonctionne encore pendant plusieurs siècles. Il est donc probable que nous (pays riches) ayons à décroître (ou au moins à rendre plus efficient notre modèle économique) et à soigner notre addiction à la consommation, lentement entretenu à coup de spots de pub par des multinationales qui connaissent leurs intérêts.
Y aurait-il une autre forme de croissance ? Je ne le crois pas et ce serait faire du C. Allègre que de le laisser croire aux citoyens. On peut toujours dire que prendre le bus c'est de la croissance, que trier ou éduquer c'est de la croissance, mais dans les esprits de nos sociétés modernes ce n'est pas cela. La croissance, c'est d'abord la croyance collective que pour être heureux, il faudra demain avoir plus qu'aujourd'hui et que c’est pour partie le sens de l’histoire humaine.
Evidemment, ce n'est pas la définition des économistes, mais si nous sommes des politiques, ce n'est pas pour discuter qu'avec des économistes, c'est pour que le sens de notre propos soit compris par le plus grand nombre et porte une vision de société.
Demain ce qu'il nous faudra trouver, ce n'est pas un autre modèle de croissance, une croissance verte ou autre bêtise à la mode qui nous conduit au même pb. Ce qu'il nous faut, c'est un modèle d'équilibre. Equilibre entre ce qui est disponible et ce qui est consommé et équilibre aussi entre tout ce qui vit sur cette planète et qui se doit de co-exister ensemble : entre humains, mais aussi en terme de biodiversité. Une fois cet équilibre atteint, la croissance n'a plus de sens, seul le maintien à l'équilibre en a.
L'enjeu économique est de passer d'une économie de flux en boucle ouverte, à une économie de cycles raisonnés (on parle déjà "d'économie circulaire").
L'enjeu humain est la désintoxication de notre modèle de consommation (de croissance au sens populaire), en évitant un sevrage passant par une phase de violence ! L'enjeu ensuite sera d'imaginer un monde de développement humain, où les relations inter-individuelles et la connaissance (au sens le plus large) prendront le dessus sur l'appropriation, dans la quête des plaisirs individuels. Car au fond, l'enjeu est là : la maîtrise de notre plaisir, dans une société moderne où la consommation est passée d'un besoin à un désir !
Mais bon, je m'éloigne un peu du thème de la décroissance (surtout chez les anar)... et si je continue je vais passer pour un gentil illuminé ... ce qui risque de produire du CO2, d'autant que nous sommes en alerte orange d'Ecowatt et demain en rouge !
Bien d'accord avec Amélie et Thierry,
Et peut-être faudrait-il différencier la croissance économique de la question du développement (durable) de l'humanité.
La recherche d'indicateurs différents du PIB pour mesurer la qualité de vie (je n'aime pas le terme de bien-être, qui résonne avec une philosophie du bonheur simpliste et dangereuse mais c'est un autre débat...) montre me semble t-il que nous avançons vers une autre stratégie de développement que celle de l'accumulation de biens.
Cesser de sacrifier l'être à l'avoir, favoriser la création et la diffusion culturelle, la recherche scientifique, rééquilibrer, préserver et partager les richesses existantes, voilà un programme de développement qui n'implique pas de consommer plus.
La richesse de l'humanité réside dans son potentiel de créativité et d'amitié "modeste et géniale" comme dirait Daniel Mermet.
Je suis d'accord avec plein d'éléments que vous apportez, plein de critiques que vous faites et de voie que vous ouvrez pour l'avenir... Mais le débat autour de la décroissance est fouilli parce que ce terme recoupe de choses. D'une part un concept économique très précis, une réduction de la valeur totale des biens et service produits. D'autre part une réflexion globale et plus général sur le modèle de développement, sur nos modes de vie, sur l'épuisement de certaines matières premières, sur notre impact environnemental, ce qui, stricto sensu, n'a rien a voir avec la décroissance au sens économique.
Arrêtons de faire du concept de décroissance un vaste fourre-tout et ramenons le au concept précis qu'il désigne, et qui, je le redis, à mon sens, n'en a pas, justement, de sens. Après on peut effectivement développer des grands débats sur un nouveau modèle de développement, une autre société, mais ça n'a a proprement parlé rien a voir avec le concept originel de décroissance.
Alors justement, laissons de coté les question du niveau de croissance et de la production du secteur marchand, et recentrons nous sur les vrais problèmes, ceux du lien social, du bien être, de la qualité de vie, du bien être au travail, de l'impact environnemental, de la rpéservation de ntore environnement et de nos ressources, de comment inventer un monde meilleur. Déterminer le niveau de croissance idéal n'y changera rien, et ne nous sauvera pas...