L’employé de Wal-Mart tire le signal d’alarme et alerte la police. Qui fait une descente chez le couple, mène une perquisition, et trouve d’autres photos où les enfants apparaissent nues dans des banales scènes de la vie quotidienne.
bainLa machine judiciaire se met en branle : les enfants sont placés sans droit de visite des parents, la mère, institutrice, perd son poste… Il faut un mois pour qu’un juge se penche sur leur cas, décide que, finalement, les photos n’ont rien de pornographique ni même de choquant, et décide de ne pas donner suite. Reste une famille brisée, des enfants choqués, et une note de 75 000 $ de frais de justice à la charge de la famille.

Je ne blâme pas la justice américaine : ce genre de fais divers pourrai arriver dans bien des pays, et en particulier en France. La peur de la pédophilie est devenue tellement forte qu’un verrou considérable commence à se poser sur la représentation du corps des enfants, qui est immédiatement suspecte. Un verrou qui s’applique souvent sans aucun discernement. Ce genre de fais divers m’interpelle.
Bien sûr, on ne peut que se réjouir des formidables progrès de la lutte contre la pédophilie, notamment par la sensibilisation des professionnels de l’enfance et par la traque sur les réseaux internet. Mais est-ce que cette erreur judiciaire représente une grande victoire pour la protection de l’enfance ? Ou bien simplement un retour d’une société des bonnes mœurs, avec une bonne morale réactionnaire et hypocrite ?
Cette question, le milieu artistique y a été confronté, parfois avec violence, ces dernières décennies. Je pense notamment à des photographes comme Jock Struges (photo en médaillon), Annelies Strba, Larry Clark… Il suffit de montrer un corps d’enfant nu dans une exposition ou dans une œuvre pour qu’il se trouve un groupe de bien pensant pour vouloir faire condamner l’auteur et interdire l’œuvre. Et c’est, au final, au juge qu’il revient de dire si, oui ou non, il y a obscénité.

jock struge 2Cela doit nous conduire à nous interroger. Pourquoi est-ce que l’art, la liberté d’information, voire même la liberté individuelle d’avoir des souvenirs de famille doit passer par les fourches caudines de la justice ?
Et, finalement, quelle est la nature de ce malaise qui prend la société dans son ensemble face à ces représentations du corps d’enfants ou d’adolescents ? D’où vient que l’on soupçonne immédiatement l’auteur de pédophilie ?
Pour ma part, je pense que la dimension malsaine n’est pas tant dans la démarche du photographe, qui veut témoigner de quelque chose, qui respecte son modèle et veut montrer ce qu’il est, que dans le regard de l’accusateur. Est-ce le fantasme honteux du spectateur qui est à l’origine de ces accusations ? Est-ce le sentiment de culpabilité découlant du voyeurisme ou du désir ? Est-ce simplement la médiatisation à outrance de la pédophilie qui provoque ces réactions excessives ?

Une chose est sûre. Au-delà du malaise que ces photos peuvent provoquer chez certains d’entre nous, ces photos ont un sens, elles apportent un message. Le témoignage du bonheur simple d’une famille soudée et complice. La représentation de l’adolescence dans la façon dont elle vit ses transformations. La métaphore de l’innocence… Le nu et la représentation du corps de l’enfant peut avoir autant de sens que celui de l’adulte. Et le photographe, l’artiste, voir les parents avec leurs enfants ne doivent pas s’interdire, par pression sociale, de photographier un mineur, avec respect mais dans toute sa dimension humaine, parfois crue, mais toujours touchante.


nu
Source :
Photos : Jock Struge, photographe américain qui s'est spécialisé dans le portrait de familles naturistes.
Sauf : la dernière photo, qui est de David Hamilton; et la deuxième photo, une des photos de sortie du bain incriminée.
Livre : Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie, éd Actes Sud. Un ouvrage que je vous recommande vivement !!!