L'Etre photographe
Par Etienne le samedi 5 janvier 2008, 20:23 - Photos - Lien permanent
Sous le sapin, deux livres traitant de photo. "L'être photographe", de Raymond Depardon, et "La Photographie est interminable", de Denis Roche. Deux approches de la photographie, et une occasion pour moi de me poser la question : "pourquoi prendre toutes ces photos ?". Chacun présente son approche. Avec, au final, un point sur lequel je me retrouve, mais une grosse divergence de fond.
Deux livres donc, deux photographes. Denis Roche, au départ, plutôt un homme de lettres qui s'est mis à la photo comme une nouvelle forme d'expression artistique, complémentaire à l'écrit. On ne peut pas dire que je sois fana de ses photos, bien au contraire, mais il n'en reste pas moins qu'il est intéressant de découvrir dans quelle optique il fait ça. Approche très intellectuelle, trop eut être, un peu fumeuse parfois...
Raymond Depardon, c'est tout le contraire. P'tit gars des champs, ayant la vocation de la photo, il a été et reste un très grand reporter photographe, cofondateur de l'agence Gamma, il est un des grand documentariste et photographe de presse française. Son approche est beaucoup plus pragmatique.
Mais au final, à lire leurs explications et leurs témoignages, deux choses me marquent. L'une dans laquelle je me retrouve pleinement : être photographe (au sens large), c'est être en doute permanent.
Le photographe est empli de doute. Rien ne le calmera.
Raymond Depardon
Celui qui fait de la photo est un perpétuel insatisfait, qui se demande si l'angle était le bon, si la lumière n'aurait pas pu être plus comme ci ou comme ça... Prendre une photo, c'est d'abord devoir faire des choix, techniques ou humains, où se place, comment cadrer, quel point de vue... Et, sur le terrain comme après, on doute, on prend plein de clichés et on a tout le mal du monde à choisir, à sélectionner, et, quand le résultat final sort, on se dit : "Hmmm, zut, c'était presque parfait, mais y'a ça ou ça qui cloche". D'où ma surprise quotidienne, d'ailleurs, d'aller voir les commentaires sur ma galerie Flickr (http://flickr.com/photos/etienne_va...). Bien souvent, une image que j'adore passe complètement inaperçue, alors qu'une autre que je n'aime pas va avoir beaucoup de succès. Le summum étant celle-ci, ce coucher de soleil : http://flickr.com/photos/etienne_va...
C'est la deuxième image la plus populaire de ma galerie, et pourtant rien à faire, je ne l'aime pas du tout !
Tout ça pour dire donc que je les rejoins entièrement sur le fait que faire de la photo, c'est être en permanence en proie au doute, et se remettre en cause perpétuellement. Et donc, quelque part, c'est aussi une école d'humilité (et j'en profite pour détromper tous ceux qui auraient l'impression, en lsiant ces lignes, que je me prend pour un grand artiste bourré de talent...)
Ça, c'est pour le point dans lequel je me retrouve. En revanche, il y a une chose, plus fondamentale à mon sens, pour laquelle ils sont parfaitement d'accord, et dans laquelle je ne me reconnaît pas du tout. Tous les deux voient la photo dans un rapport au temps. Pour Depardon comme pour Denis Roche, le cliché est un moyen de dire "j'y étais", de figer le temps qui passe, de lutter contre cette fuite en avant perpétuelle qu'est le temps.
Beaucoup de temps avait été perdu, c'était trop tard et je devais désormais courir après lui, ce qui voulait dire marquer chacun de nos passages, les désigner comme tels.... le temps à venir ... il faudrait le passer par pertes et profits.... D'où les auto-portait, d'où leur répétition (encore aujourd'hui) et le marquage spatio-temporel précisé dans les légendes.
Denis Roche
Denis écrit de façon obsessionnelle, à coté de chacun de ses clichés, le lieu exact où celui ci a été pris, numéro de la chambre d'hôtel compris. Il retourne régulièrement au même endroit pour montrer l'évolution d'un lieu, d'une personne, d'un cadre. Et, au final, dit-il, cette conception de la photo est presque un dialogue et un défi lancé à la mort.
Raymond, lui aussi, se voit comme un témoin du temps qui passe, et prend la photo comme un moyen d'arrêter cette course folle, tout comme un témoignage de sa présence et de son existence dans un lieu précis, à un moment donné.
Alors, la photo, lutte éternelle et vaine contre le temps ?
Pas pour moi... Pour le coup, je ne me reconnaîs pas du tout dans cette approche, et j'ai même été assez surpris - et pour le moins intéressé - de la découvrir et de la comprendre. Pour moi, la clef n'est pas le temps, mais l'émotion. En prenant une photo, je me fiche éperdument de montrer que j'étais à tel endroit et à telle date. J'essaie juste de traduire une émotion, de transmettre un sentiment, une sensation, une impression ou une ambiance, et de la faire partager aux autres. Et, de fait, pas mal de mes photos sont intemporelles.

http://flickr.com/photos/etienne_va...
Voici une de mes photos préférées. Quand cela s'est-il passé ? A quelle occasion ? On n'en sait rien. Mais il me semble que chacun peut deviner, par les lumières, le visage de la violoniste, par le léger flou de l'archet, l'ambiance qu'il y avait à ce concert, l'intimité de cette belle musique, et l'envoûtement du public... C'est pour ça que je fais de la photo. Parce que j'arrive, il me semble, beaucoup mieux que par des mots, à faire partager ce que je ressens, ce qui me fait vibrer, les émotions que j'éprouve, et à les faire ressentir à leur tour à ceux qui découvrent ces photos.
Aucun rapport au temps donc, dans ma conception de la photo. Juste un moyen de rapprocher les coeurs. C'est pour partager ces émotions que mon index presse le déclencheur.




Commentaires
je ne crois pas au hasard !!Je viens de rebondir sur votre blog et c'est trés amusant ( interessant) car vous venez de répondre à mes questionnements en matiére photographique!!!Parfois certains me demandent pourquoi n'ais je pas cadré comme ceci ou comme celà , pourquoi telle lumiére etc.....et en fait tout comme vous j'ai fonctionné à l'émotion! Rien de trés cartésien pour les pros de la technique ( que je ne suis pas !!) . Je vous invite à venir me rendre visite sur mon blog et aimerai avoir votre avis en matiére d'émotions!
http://isa508.vox.com/
Le doute ? oui c'est une question récurrente....Et puis si et puis avec cette lumière qu'il y avait hier etc...ça fait partie du charme, le désir reste vif, toujours vouloir faire mieux, progresser...Je suis moi-même toujours insatisfait et rares sont mes photos qui me comblent ( peut-être 2 ou 3 depuis 30 ans !)
L'émotion, bien sûr, la photo et l'écriture sont les outils que tu as choisis pour la partager, à chacun de trouver ses modes. On a de la chance quand on en connait !
Et le temps ? A mon âge (50 balais) je ressent beaucoup plus le rapport au temps, la lutte contre l'oubli, le besoin de fixer quelque chose comme une réponse, un défi à la mort...( en toute modestie parce-que on est quand même un peu perdant sur ce terrain...). Mais je partage la vision de Depardon, sans tomber dans l'obsession de Denis Roche. Peut-être découvriras-tu ce rapport au temps au fil ...du temps ?
Ah oui, tu t'étonnes aussi de la popularité de certaines photos ? J'ai le même étonnement, et mon copain Royal Antidote aussi. Maisc'est bien, les photos circulent, elles appartiennent aussi à ceux qui les apprécient....